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Le Monde des religions, juillet-août 2007 —

Après l’inquiétude du 6 juin 2006 (666), voici l’euphorie du 7 juillet 2007 (777). Les marchands de jeux de hasards soulignent l’importance symbolique de ces dates, le cinéma hollywoodien s’est emparé du fameux chiffre de la bête de l’Apocalypse (666) et les maires reçoivent avec étonnement un nombre élevé de demandes de mariage pour ce fameux 7 juillet. Mais parmi les adeptes du chiffre 7, qui en connaît vraiment la symbolique ? Ce nombre s’est imposé dans la lointaine antiquité comme signe de plénitude et de perfection à cause des sept planètes alors observables. Il a gardé dans la Bible hébraïque ce sens d’accomplissement : le septième jour, Dieu se repose après les six jours de la création. Au Moyen Âge, les théologiens chrétiens reprennent cette signification et soulignent que le 7 manifeste l’alliance du ciel (le 3) et de la terre (le 4). On se met dès lors à traquer et à interpréter sa présence dans les Écritures : les sept dons de l’Esprit, les sept paroles du Christ en croix, les sept demandes du Pater, les sept Églises de l’Apocalypse, sans parler des sept anges, des sept trompettes et des sept sceaux. La scolastique médiévale s’ingénie aussi à tout ramener à ce nombre parfait : les sept vertus (les quatre cardinales venant de l’homme et les trois théologales venant de Dieu), les sept sacrements, les sept péchés capitaux, les sept cercles de l’enfer…

L’engouement récent d’un certain nombre de nos contemporains pour la symbolique des nombres (que l’on songe aussi au succès planétaire des « énigmes » du Da Vinci Code ou au succès outre-Atlantique d’une kabbale de pacotille), n’est toutefois plus fondé sur une culture religieuse qui lui donnait sens et cohérence. Il se résume évidemment le plus souvent à une approche superstitieuse. Pour autant, ne traduit-il pas un besoin réel de renouer avec une pensée symbolique, laquelle a été évacuée de nos sociétés modernes depuis le triomphe du scientisme ?

Parmi les nombreuses définitions de l’homme, on pourrait dire qu’il est le seul animal capable de symbolisation. Le seul à chercher dans le monde qui l’entoure un sens caché, profond, qui le relie à un monde intérieur ou invisible. L’étymologie grecque du mot « symbole », sumbolon, renvoie à un objet qu’on a séparé en plusieurs morceaux et dont la réunion des pièces offre un signe de reconnaissance. À l’inverse du diable (diabolon) qui divise, le symbole unit, associe.

Il répond à un besoin ancré dans la psyché de relier le visible et l’invisible, l’extérieur et l’intérieur. C’est pourquoi, dès l’aube de l’humanité, le symbole apparaît comme la manifestation par excellence de la profondeur de l’esprit humain et du sentiment religieux (religion, dont l’étymologie latine religare signifie aussi « relier »). Lorsque l’homme préhistorique pose ses morts sur un coussin de fleurs, il associe le symbole de la fleur à l’affection qui le relie à eux. Lorsqu’il place les cadavres en position fœtale, la tête tournée vers l’est, il associe la symbolique du fœtus et celle du soleil levant à la renaissance, et manifeste ainsi sa croyance, ou son espérance, en une vie après la mort.

À la suite des romantiques allemands, Carl Gustav Jung a montré que l’âme de l’homme moderne est malade du manque de mythes et de symboles. Certes la modernité a inventé de nouveaux mythes et de nouveaux symboles – ceux de la publicité par exemple – mais ils ne répondent pas aux aspirations de sens, c’est-à-dire profondes et universelles, de notre psyché. Depuis une trentaine d’années, le retour de l’astrologie et de l’ésotérisme, les succès planétaires d’œuvres de fiction comme le Seigneur des anneaux, l’Alchimiste, Harry Potter ou le Monde de Narnia, sont les signes d’un besoin de « réenchantement du monde ». L’être humain ne peut pas, en effet, se relier au monde et à la vie uniquement par sa raison logique. Il a besoin de s’y relier aussi par son cœur, sa sensibilité, son intuition et son imaginaire. Le symbole redevient dès lors une porte d’accès au monde et à lui-même. À condition toutefois qu’il fasse un effort minimum de connaissance et de discernement rationnel. Car s’abandonner à la seule pensée magique l’enfermerait au contraire dans un totalitarisme de l’imaginaire pouvant conduire à un délire interprétatif des signes.