Une leçon d’humanité

Le Monde des religions, novembre-décembre 2010 —

Le formidable succès du film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois me réjouit profondément. Cet engouement ne manque pas de surprendre et j’aimerais dire ici pourquoi ce film m’a touché et pourquoi je pense qu’il a touché tant de spectateurs. Son premier point fort tient à sa sobriété et à sa lenteur. Pas de grands discours, peu de musique, de longs « plans séquences » où la camera s’arrête sur les visages et les attitudes, plutôt qu’une série de plans rapides alternés à la manière des bandes-annonces.

Dans un monde agité, bruyant, où tout va trop vite, ce film nous permet de plonger pendant deux heures dans une temporalité différente qui porte à l’intériorité. Certains n’y parviennent pas et s’ennuient un peu, mais la plupart des spectateurs vivent un voyage intérieur d’une grande richesse. Car les moines de Tibhirine, interprétés par des acteurs admirables, nous entraînent dans leur foi et dans leurs doutes. Et c’est la deuxième grande qualité du film : loin de tout manichéisme, il nous montre les hésitations des moines, leurs forces et leurs faiblesses.

Filmant au plus près du réel, et parfaitement épaulé par le religieux Henri Quinson, Xavier Beauvois brosse le portrait d’hommes aux antipodes des supers-héros hollywoodiens, à la fois tourmentés et sereins, angoissés et confiants, et qui ne cessent de s’interroger sur l’utilité de rester en un lieu où ils risquent d’être assassinés à tout moment. Ces moines, qui vivent pourtant une vie aux antipodes de la nôtre, nous deviennent alors proches. Nous sommes touchés, croyants ou incroyants, par leur foi limpide et par leurs peurs, nous comprenons leurs doutes, nous ressentons leur attachement à ce lieu et à la population.

Cette fidélité à ces villageois auprès de qui ils vivent, et qui sera d’ailleurs la principale raison de leur refus de partir, et donc de leur fin tragique, constitue sans nul doute la troisième force de ce film. Car ces religieux catholiques ont fait le choix de vivre dans un pays musulman qu’ils aiment profondément, et ils entretiennent avec la population une relation de confiance et d’amitié qui montre que le choc des civilisations n’est en rien une fatalité. Lorsque l’on se connaît, lorsque l’on vit ensemble, les peurs et les préjugés tombent et chacun peut vivre sa foi dans le respect de celle de l’autre.

C’est ce qu’exprime de manière bouleversante le prieur du monastère, le père Christian de Chergé, dans son testament spirituel lu en voix off par Lambert Wilson à la fin du film, lorsque les moines sont kidnappés et partent vers leur destin tragique : « S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays […]. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément […]. J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint […]. »

L’histoire de ces moines, tout autant qu’un témoignage de foi, est une véritable leçon d’humanité.

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