Nous réenchantons le monde

Paru dans Psychologies Magazine de mai 2003 —

Paradoxe : la religiosité s’effondre, mais la curiosité pour l’invisible s’intensifie chez les Français les plus éduqués. Explications —
Psychologies : Aujourd’hui, qu’entend-on par irrationnel ?

Frédéric Lenoir : Ce que l’on ne comprend pas ! En fait, ce mot revêt encore souvent une connotation péjorative. C’est un héritage du rationalisme du XIXe siècle, où tout ce qui échap- pait à la raison était disqualifié, où ce qui n’était pas explicable par la science était considéré comme faux ou illusoire. Or, c’est cette vision scientiste qui est totalement illusoire! D’abord, parce que bien des choses qui nous apparaissent aujourd’hui comme irrationnelles – la transmission de pensée, la voyance, les guérisons par le magnétisme, etc. – trouveront peut-être demain une explication logique. Ensuite, et surtout, parce que l’homme et le monde sont à la fois rationnels et irrationnels. La sexualité, le désir, l’amour, l’émotion artistique demeurent en grande partie indéchiffrables. S’agit-il pour autant d’expériences ou de sentiments illusoires ? Descartes avouait sans honte avoir reçu en rêve sa fameuse « méthode » qui a fondé philosophiquement la science moderne ! Même si c’est encore mal perçu, de nombreux philosophes et anthropologues, depuis une trentaine d’années, ont réhabilité l’imaginaire, la pensée mythique, comme autant d’éléments constitutifs de l’homme.
Iriez-vous jusqu’à parler d’une poussée de l’irrationnel dans nos sociétés européennes ?

Certainement! Et, en cela, nous cessons d’être l’exception d’une humanité qui a toujours laissé s’exprimer sa part irrationnelle. En fait, depuis plusieurs siècles, celle-ci a été contenue en Europe par deux grandes institutions : la science positiviste qui la combattait, et la religion qui la domestiquait. Or, nous assistons depuis une trentaine d’années à une remise en cause du scientisme – la science devient beaucoup plus modeste et s’ouvre à l’aléatoire – et à une perte d’emprise du magistère religieux, qui libèrent des pulsions irrationnelles longtemps refoulées. Une sorte de retour du balancier, donc.


Pourquoi opposez-vous religion et irrationalité ? La foi n’est-elle pas irrationnelle ?

Si, bien sûr, dans la mesure où elle n’est pas fondée sur un raisonnement indiscutable, mais sur une expérience subjective ou une révélation religieuse. Mais comme l’a très bien montré le sociologue Max Weber, la conception d’un Dieu créateur ordonnant le monde et lui donnant sens constitue déjà une rationalisation puissante qui s’oppose à la vision magique d’un monde énigmatique et enchanté. C’est pourquoi la science moderne est née en Occident, dans la matrice de la religion chrétienne avant de s’opposer à elle.Or, aujourd’hui, la plupart des individus n’adhèrent plus à un système religieux cohérent d’explication du monde. Nous assistons donc à une dislocation du religieux, avec une floraison de croyances « flottantes » – le diable, la réincarnation, les revenants, les anges, etc. – mais aussi à un retour de la pensée magique, notamment chez les citadins et les personnes ayant fait des études longues. Nous réenchantons le monde.
Selon vous, qu’est-ce qui caractérise la pensée magique ? Comment se manifeste-t-elle ?

On se sent inséré dans un réseau de forces à la fois mystérieuses et signifiantes qui peuvent être manipulées à notre avantage. Un homme religieux qui a des gros soucis d’argent et qui trouve dans la rue un billet de cinq cents euros pensera : « C’est un cadeau de Dieu qui pense à moi et qui m’aime. » Un rationaliste affirmera : « C’est un pur hasard. » Quant à l’adepte de la pensée magique, il dira : «Tiens, nous sommes le 3 mars à 3 heures et le 3 est mon chiffre favori » ou « Cette rue porte le nom de ma femme », ou encore « J’ai bien fait d’aller voir un marabout. » La pensée magique voit des signes partout, ne s’appuie pas sur un système de pensée cohérent et reste très pratique.
Qu’est-ce qui la différencie de la spiritualité ?

Le goût pour la divination, les lectures de tarots, le recours aux gris-gris, aux potions mystérieuses peuvent finir par aliéner l’individu et le conduire à une abdication de sa liberté et du travail sur soi. La spiritualité part de la certitude que nous sommes libres et nous incite à faire un effort de connaissance et de transformation de soi. Spiritualité et pensée magique peuvent donc s’opposer lorsque cette dernière est trop envahissante.

 

Propos recueillis par Pascale Senk

Paru dans Psychologies Magazine en Mai 2003
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