Le grand retour de l’ésotérisme

Paru dans le Nouvel Observateur Hebdo 2/12/2004 —

Nouvel Observateur : Le succès fulgurant du livre de Dan Brown le Da Vinci Code, qui atteint en France le million d’exemplaires et auquel vous venez de consacrer un ouvrage (« Code Da Vinci : l’enquête » chez Robert Laffont (1)), comme l’intérêt croissant pour la kabbale, l’astrologie, la numérologie, ou encore la fascination du public pour la Franc-maçonnerie et les sociétés secrètes, révèlent un fantastique engouement pour l’ésotérisme. Mais que place-t-on exactement sous ce terme générique et quelle est l’origine de ce mot un peu énigmatique?

Frédéric Lenoir : Le mot ésotérisme est effectivement un mot fourre-tout qui recouvre des choses très disparates. Il faut commencer par distinguer l’adjectif « ésotérique » du substantif « ésotérisme ». L’adjectif lui est antérieur et vient du grec « esôtirokos », qui veut dire « aller vers l’intérieur ». Il s’oppose à « exoterikos », « vers l’extérieur ». On retrouve déjà cette double notion dans les écoles de sagesse grecques, chez Aristote notamment, où l’on distingue l’enseignement « intérieur » donné aux disciples avancés de l’enseignement « extérieur » transmis à la foule. L’enseignement ésotérique s’adresse donc aux « initiés ». Toutes les religions développeront ainsi des enseignements pour la masse et des enseignements pour des élites. Bergson parle à ce propos d’une « religion statique » et d’une « religion dynamique ». La religion statique est liée au dogme, à la morale, au rituel. Elle s’adresse à la masse des fidèles. La religion dynamique, c’est la mystique, cet élan qui porte certains individus vers le divin. En ce sens, on peut dire que la mystique est la voie intérieure, la dimension ésotérique des grandes traditions religieuses. C’est la kabbale dans le judaïsme, le soufisme dans l’islam, la grande mystique chrétienne d’une Thèrèse d’Avila ou d’un Maître Eckart etc. (cf.encadrés p.).

Et qu’en est-il du mot « ésotérisme » lui-même ?

Le substantif « ésotérisme » n’a été inventé qu’au XIXe siècle. Il est apparu en 1828 sous la plume d’un érudit luthérien alsacien, Jacques Matter, dans son Histoire critique du gnosticisme, et désigne un courant de pensée situé en-dehors d’une religion précise. L’ésotérisme devient un monde en soi, une nébuleuse. Il y a d’ailleurs eu mille définitions de l’ésotérisme. Des spécialistes comme Antoine Faivre ou Jean-Pierre Laurant parlent à juste titre de l’ésotérisme comme d’un « regard » plus que comme une doctrine et tentent d’en repérer les grandes caractéristiques. On peut en retenir quatre ou cinq. L’ésotérisme vise tout d’abord à réunifier des connaissances présentes dans toutes les traditions philosophiques et religieuses, avec l’idée que, derrière elles, se cache une religion primordiale de l’humanité. L’ésotérisme fait ainsi presque toujours référence à un âge d’or où l’être humain possédait une connaissance qui s’est ensuite difractée à travers les différents courants religieux. Autre trait fondamental : la doctrine des correspondances. Cette doctrine affirme l’existence d’un continuum entre toutes les parties de l’univers, dans la pluralité de ses niveaux de réalité, visibles et invisibles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. C’est cette idée qui fonde la pratique de l’Alchimie (voir encart).  Elle part du postulat que la Nature est un grand organisme vivant que parcourt un flux, une énergie spirituelle qui lui donne sa beauté et son unité. Or seule une pensée magique et ésotérique peut élucider les mystères de cette Nature enchantée. Enfin, dernier élément, la place centrale de l’imagination comme médiation entre l’homme et le monde. Plus que par son intelligence rationnelle, c’est par son imaginaire et la pensée symbolique que l’être humain va se relier à la profondeur du réel. C’est pourquoi les symboles se trouvent au fondement même de l’ésotérisme.

Mais les religions regorgent de symboles, pourquoi dès lors les chercher ailleurs ?

Parce qu’en Occident les religions ont progressivement perdu leur dimension symbolique ! Elles ont privilégiés la pensée logique, le dogme et la norme contre les symboles et l’expérience mystique. Dans l’histoire du christianisme, le XVIème siècle marque une rupture fondamentale avec d’un coté la naissance de la Réforme protestante qui constitue une critique de la pensée mythique, et de l’autre la réponse du catholicisme avec la contre Réforme, mise en œuvre au Concile de Trente, qui élabore un  catéchisme, c’est-à-dire un ensemble de définitions de ce qu’il faut croire. C’est un extraordinaire verrouillage théologique qui ne laisse plus de place au mystère, à l’expérience, à l’imaginaire, mais entend tout expliquer et tout définir en s’appuyant sur la scholastique thomiste. A l’heure actuelle, nous ne sommes toujours pas sortis de la religion/catéchisme. Pour la plupart gens, le christianisme c’est d’abord ce qu’il faut croire et ne pas croire, ce qu’il faut faire et ne pas faire. On est très loin de l’Evangile et du sacré. C’est pourquoi certains vont chercher le sacré à l’intérieur des religions dans des mouvements de type mystique-ésotérique, ou bien en-dehors, dans l’ésotérisme, c’est-à-dire dans des courants parallèles qui mettent en avant la pensée symbolique. On assiste aujourd’hui, à des niveaux très divers,  à un intérêt du public pour ces deux types de voies spirituelles.

Peut-on dire que l’une est plus « noble » que l’autre ?

Puisqu’il existe hors traditions, l’ésotérisme a pu générer, à coté de pensées très profondes, des délires sectaires et des fantasmagories en tout genre. C’est pour cette raison que l’ésotérisme a mauvaise presse auprès de la communauté intellectuelle. Le caractère ésotérique des religions est en revanche beaucoup moins disqualifié, parce qu’il concerne une “élite” censée s’intéresser au plus profond, au plus intérieur et donc au plus authentique de la religion. Ce qui n’empêche pas que certains mouvements traditionnels, comme la kabbale ou le soufisme, aient aujourd’hui des représentants qui ressemblent à des gourous et proposent une spiritualité au rabais – mais parfois très onéreuse –  qui flatte les penchants les plus narcissiques des individus sous des allures de spiritualité haut de gamme.

Si le mot date du XIXème siècle, on dit souvent que Pythagore fut le fondateur de l’ésotérisme. A quand peut-on faire remonter l’histoire de l’ésotérisme?

Pythagore est celui qui conceptualise le premier l’idée qu’il existe une harmonie universelle et une mathématique sacrée à l’œuvre dans l’univers. Il donne ainsi ses fondements à la pensée ésotérique. Mais c’est vers les IIè et IIIè siècle après JC, à la fin de l’Antiquité, que naît véritablement l’ésotérisme, avec la gnose et l’hermétisme. Selon les gnostiques (cf.encadré), l’existence terrestre est une punition terrible, fruit d’une chute originelle, et seule la connaissance (gnôsis), transmise par initiation, permettra à l’homme de prendre conscience de sa nature divine. L’hermétisme, lui, affirme « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », qu’il existe des lois d’analogie entre la partie et le tout, entre le microcosme et le macrocosme. L’astrologie en est une bonne illustration. Cet art aussi vieux que les premières civilisations postule qu’il existe une corrélation entre les événements humains et les événements cosmiques (comètes, éclipses) ou le mouvement des planètes et en propose une interprétation de type symbolique.

Ce sont des thèses qui, jusqu’à aujourd’hui, connaîtront bien des résurgences.

Parce que l’histoire de l’ésotérisme fonctionne par vagues successives. A la Renaissance, on redécouvre la gnose et l’hermétisme. La redécouverte des textes grecs de l’Antiquité, et notamment le texte du Poïmandrès dans le Corpus hermeticum, traduit par Marsile Ficin en 1471 à la demande de Côme de Médicis provoque un choc incroyable. Ce texte constitue en effet une véritable synthèse de la pensée antique, du pythagorisme au néo-platonisme. Les penseurs de la Renaissance le croyaient antérieur à toutes ces écoles de sagesse, antérieur à Moïse lui-même. Ils l’interprétèrent donc comme la preuve qu’il existait une tradition primordiale qui unifiait tous les savoirs ensuite dispersés. On faisait remonter cette tradition à Hermès Trismégiste, un personnage légendaire qui serait relié au dieu égyptien Thôt. On découvrira un siècle plus tard qu’en fait le Corpus hermeticum datait de la fin de l’Antiquité.

Quel déception !

Enorme ! Mais ce premier moment de la Renaissance a montré une volonté des premiers humanistes de faire concorder les grandes sagesses de l’humanité, partant de cette idée que toutes relèvent d’une tradition primordiale qu’on situe généralement en Egypte. Pour ne citer qu’un seul nom, Pic de la Mirandole (1463-1494) est ce personnage extraordinaire qui pensait atteindre au savoir universel en réalisant une synthèse des textes de l’antiquité, de la foi chrétienne et de la kabbale juive.

Mais c’est finalement la pensée scientifique et la philosophie des Lumières qui vont l’emporter.

Absolument. L’ésotérisme ne deviendra dès lors qu’un contre courant face à la pensée dominante. Les premiers penseurs modernes allient encore la science et le sacré, la raison et l’imaginaire, y compris Descartes qui affirme avoir reçu en rêve sa fameuse méthode qui constituera le paradigme de la science expérimentale ! Mais l’Occident s’engage, y compris au sein des religions, dans une voie rationaliste et on finit par cloisonner les domaines du sacré et de la raison. L’imaginaire et la pensée symbolique n’ont plus leur place : on rompt alors définitivement avec le monde des symboles hérité du monde antique et du Moyen Age. Plus profondément, l’homme occidental s’arrache définitivement à la Nature qu’il ne considère plus comme magique ou enchantée, mais comme un monde d’objets observables et manipulables. Il n’est plus un « habitant du monde » comme l’entendait les Anciens, mais devient progressivement « maître et possesseur de la nature », comme le proclame Descartes dans  le chapitre 6 de son célèbre Discours de la Méthode.  Nous assistons à une forte accélération du processus de « désenchantement du monde », selon la célèbre expression de Max Weber, qui signifie que le monde a perdu « son aura magique » pour devenir un monde froid d’objets. Par le processus de rationalisation, l’homme se coupe progressivement de la nature et ne la considère plus comme un organisme vivant dont il peut manipuler les flux  par la magie ou l’alchimie.

Quand débute ce processus de rationalisation et de désenchantement du monde ?

Weber ne le dit pas, mais dans mon ouvrage Les métamorphoses de Dieu(2), j’émet l’hypothèse qu’il commence au passage du paléolithique au néolithique, quand l’homme chasseur-cueilleur se sédentarise dans des villages. Toute une série d’étapes montre ensuite cet arrachement progressif de l’homme à la nature, qui conduit à son désenchantement. Notons que la religion élaborée du judéo-christianisme est déjà en soi une perte de la magie. Le prêtre remplace le magicien, on ne recherche plus les fluides dans la nature ni à se réconcilier avec les esprits des arbres et des animaux, mais on invente du rituel et on observe une vie éthique pour sauver son âme. Ca peut paraître insensé à un athée d’aujourd’hui, mais la religion est bien déjà un processus de rationalisation et c’est pourquoi Marcel Gauchet soutiendra la thèse très pertinente selon laquelle la modernité occidentale est née de la matrice du christianisme avant de se retourner contre elle.

Quelles sont les conséquences de cette prise du pouvoir de la raison et de cet arrachement de l’homme à la Nature…de  nouvelles poussées de l’ésotérisme et de la pensée magique ?

Oui, parce que l’idée d’un monde totalement démagéifié, démythologisé, est quelque chose de difficile à assumer  pour l’être humain qui possède en lui une formidable capacité imaginale. L’homme se distingue de l’animal par sa capacité à symboliser les choses, c’est-à-dire à associer des éléments séparés. Cela a donné naissance à l’art, à l’écriture, à la religion. Le simple fait de voir des signes, l’impression qu’il n’y a pas de hasard, de se troubler des synchronicités, correspond à ce besoin fondamental de mettre du mystère dans le monde, de la magie au sens large du terme. Au XXè siècle, le psychologue Carl Gustav Jung et l’anthropologue Gilbert Durand montreront que ce qu’on appelle avec condescendance  « le retour de l’irrationnel » est en fait un retour du refoulé de l’homme contemporain qui a besoin de mythes et de symboles. …

Comment se manifeste cette première vague de réenchantement au siècle des Lumières ?

Il y a d’abord l’illuminisme, mouvement fondé par le savant suédois Emmanuel Swedenborg à partir de ses visions et qui a profondément marqué quantité de penseurs, y compris des philosophes des Lumières. C’était une sorte de religiosité affective qui ne partait pas d’une analyse du texte mais d’une émotion intérieure. Et puis le magnétisme de Franz Mesmer. Au cours d’expériences scientifiques sur les aimants, Mesmer  constate qu’on peut magnétiser quelqu’un d’autre en le touchant. Il en tire la conclusion qu’un fluide invisible habite la nature et qu’on peut le manipuler pour guérir ou déplacer des objets. Vingt ans avant la Révolution française, la thèse remporte un succès colossal. Et aujourd’hui encore toucheurs, rebouteux, magnétiseurs et autres guérisseurs sont légion.

De quand datent les sociétés secrètes qui excitent tant l’imagination du public ?

Du début du XVIIe siècle, un siècle plus tôt. Elles remettent en valeur la notion fondamentale d’initiation. La Rose-Croix est l’une des premières sociétés secrètes de l’âge moderne, précurseur de la Franc-maçonnerie. C’est un texte anonyme mystérieusement apparu en 1614 dans le royaume de Habsbourg qui révèle l’existence d’une fraternité d’adeptes, chargés de transmettre la mémoire d’un non moins mystérieux chevalier du XIVè siècle, Christian Rosenkreutz, qui avait pour mission d’unifier toutes les sagesses de l’humanité en vue du jugement dernier. Le mythe rose-croix s’inspire de celui des Templiers, cet ordre militaire et religieux fondé pour les croisades et dont la règle de vie a été écrite par saint Bernard en 1129.  Il fut persécuté par le roi de France Philippe le Bel avec le soutien du pape. Le vendredi 13 octobre 1307, eut lieu l’un des plus incroyable opération de police de tous les temps : tous les templiers de France furent arrêté à l’aube dans leur commanderie, torturés et massacrés. Depuis la mort sur le bûcher du dernier grand maître de l’Ordre, Jacques de Mollay, en 1314,  l’imaginaire occidental est hanté par cette croyance en la connaissance et aux pouvoirs occultes des Templiers.

La franc maçonnerie n’est-elle pas en effet d’inspiration templière ?

La Franc-maçonnerie est sans doute d’abord plus directement d’inspiration Rose-Croix. Mais son histoire est mal connue. Au Moyen Age, les maçons qui construisaient les cathédrales étaient ceux qui détenaient la connaissance des symboles, et donc celle de la dimension ésotérique du christianisme. A partir du début du XVIIIe siècle, on ne construit plus de cathédrales, le christianisme se rationalise et les connaissances ésotériques commencent à se perdre. On se met alors à organiser la transmission du savoir dans des cercles d’initiés et, en 1717, se crée la première grande loge de Londres. Quelques décennies plus tard, la franc-maçonnerie se donnera une légitimité très ancienne et fera remonter ses racines au Temple de Salomon via les Templiers… qui seraient devenus les héritiers de cette sagesse ancienne lors de leur séjour à Jérusalem.

Les sociétés secrètes et la franc-maçonnerie sont donc les grands mouvements de réaction face aux progrès du rationalisme et d’une vision matérialiste du monde ?

Les prémices seulement. La véritable révolte arrivera plus tard, avec la formidable ébullition intellectuelle, littéraire et artistique du romantisme allemand, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles. Le romantisme, né de la postérité du Sturm und Drang, est le premier grand mouvement collectif de réenchantement du monde, une contestation en règle de la conception matérialiste, mécaniste et désenchantée qui prévaut dans la civilisation moderne occidentale. « La poésie est le réel absolu. », dit Novalis. C’est-à-dire que plus une chose est poétique, plus elle est vraie. C’est extraordinaire comme vision du monde ! Selon les Romantiques en effet, l’homme, le cosmos et le divin sont en étroite relation et constituent une harmonie, une totalité infinie. La quête de l’homme est de parvenir à cette unité, en expérimentant intérieurement et socialement l’intensité de ces relations. En ce sens, l’activité, la sensibilité poétique contribue au réenchantement d’un monde privé de ses charmes par une modernité marchande. Les romantiques vont réhabiliter les mythes et les contes populaires (les frères Grimm) et l’idée de l’Ame du Monde, l’anima mundi des Anciens,  inventer une science de la Nature, la Naturphilosophie, qui se veut une alternative à la science expérimentale qui, elle,  repose sur une conception univoque du réel : il n’existe qu’un seul niveau de réalité, celui qu’on peu observer et manipuler. On trouve cette philosophie de la nature en écho chez de nombreux poètes jusqu’à Baudelaire : « la nature est un temple où de vivants piliers… »(Correspondances). Les premiers romantiques faisaient partie de sociétés secrètes. Puis ils se sont tournés vers l’Orient dont on commence à découvrir en Europe la profondeur religieuse et philosophique. En 1800, Friedrich Schlegel affirme : “C’est en Orient que nous devons chercher le romantisme suprême.” Se reproduit alors le même scénario qu’à la Renaissance : ils idéalisent un Orient mythique dont ils pensent que les textes sacrés remontent à plusieurs milliers d’années et sont bien antérieurs à la Bible. La découverte de l’Orient répond au rêve romantique d’un âge d’or de l’humanité perpétué jusqu’à nos jours dans une civilisation radicalement différente de la nôtre, sauvage, primitive et pure de tout matérialisme. On va vite déchanter au fur et à mesure que la connaissance de l’Orient réel prendra le pas sur le rêve orientaliste et les romantiques vont perdre leur bataille contre le rationalisme, le matérialisme et le machinisme.

Et puis arrive la deuxième grande vague d’ésotérisme, au XIXè siècle, quand apparaît le mot lui-même.

L’ésotérisme du milieu du XIXème siècle hérite de tous les ésotérismes antérieurs – ésotérisme de l’Antiquité, de la Renaissance, du XVIIIe siècle, des romantiques -, mais il se démarque fortement de ses prédécesseurs en épousant l’idée de progrès et en voulant réconcilier la religion et la science dans un savoir unique. Ce nouvel ésotérisme va prendre plusieurs expressions. Celui par exemple de l’occultisme, dont le mage Eliphas Levi (1810-1875) fut le grand théoricien, et qui entend regrouper toutes les pratiques magiques et divinatoires en en donnant une explication pseudo-scientifique. C’est aussi la naissance du spiritisme, en 1848, dans un petit village des Etats-Unis, avec les sœurs Fox qui font des expériences de contacts avec les morts qui se veulent quasi-scientifiques. En Europe, le médium français Allan Kardec joue un rôle déterminant en codifiant les pratiques du spiritisme dans « Le livre des esprits ». C’est lui aussi qui introduit en Occident l’idée de la réincarnation selon l’idée moderne de progrès : les Esprits se réincarnent de corps en corps selon une loi universelle d’évolution de l’ensemble de la création. Ainsi curieusement, dans la seconde moitié du XIXème siècle qui marque le triomphe du scientisme, la plupart des grands créateurs, de Victor Hugo à Claude Debussy en passant par  Verlaine et Oscar Wilde, font tourner les tables pour rentrer en contact avec les morts ou s’adonnent à des pratiques occultes.

Une autre expression de cet ésotérisme « moderne » sera la Société théosophique.  Le 8 septembre 1875, à New York, une femme issue de la noblesse russe Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891) fonde avec le colonel Henry Steel Olcott (1832-1907) la Société théosophique. Médium, elle prétend tirer ses enseignements de maîtres spirituels qu’elle aurait rencontrés au Tibet, ce qui est absolument faux puisqu’il a été prouvé qu’elle n’avait jamais été au Pays des neiges. Mais en évoquant les maîtres du Tibet comme les derniers dépositaires de la religion primordiale de l’humanité, elle fera naître le mythe du “Tibet magique”, peuplé de lamas aux pouvoirs surnaturels.  Le théosophe Rudolf Steiner, en 1912, quitte la Société et fonde son propre mouvement, l’Anthroposophie, qui va contribuer à dynamiser l’univers de cette contre-culture ésotérique. Pour l’anthroposophie, le monde et l’homme se répondent à travers un jeu de correspondances subtiles. Le génie de Steiner sera de donner des applications pratiques à sa pensée, dans la médecine, l’économie, l’éducation… Il va par exemple développer l’agriculture biodynamique.

A partir de la 1ère guerre mondiale, les sociétés ésotériques semblent se déliter ?

La première moitié du XXe siècle a été tellement meurtrière que tous ces mouvements de spiritualité parallèle ont été cassés. Il faudra attendre les années 60 pour voir naître une nouvelle tentative de réenchantement du monde. C’est ce qu’on a appelé la vague New Age, qui prend son essor en Californie et qui entend unir la psychologie occidentale avec la spiritualité orientale en cherchant à relier l’homme au cosmos. Mais comme les ésotérismes qui le précèdent, cette nouvelle religiosité alternative est davantage tournée vers l’avenir que vers le passé et le mythe de l’Eden perdu : elle annonce l’entrée dans le Nouvel Age du Verseau, seul signe astrologique représentant un homme et non un animal et qui symbolise l’avènement d’un religion universelle humaniste. Ce qui est remarquable avec le New Age, c’est qu’à l’époque des médias de masse, il diffuse, bien au-delà des cercles d’initiés, les idées de l’ésotérisme dans la société globale : le divin n’est plus personnel mais identifié à une sorte d’« âme du monde », une  énergie, la fameuse « force » de la guerre des étoiles ; il existe une unité transcendante des religions qui se valent plus ou moins ; l’essentiel est d’expérimenter le divin en soi ; il existe des correspondances universelles et des êtres intermédiaires, tels que les anges ou les esprits fondamentaux de la nature etc.

Des idées prégnantes qui séduisent encore à l’heure actuelle et dont se sont récemment emparés cinéma et littérature.

Et avec quel succès ! Pourquoi « L’alchimiste » de Paulo Coelho s’est-il vendu dans plus de 140 pays selon vous? Parce qu’il reformule le vieux concept d’âme du monde en le reliant à l’individualisme moderne. Le leitmotiv du livre est que : « l’univers conspire pour réaliser notre légende personnelle », c’est-à-dire nos vœux les plus chers. La plupart des grands best-sellers contemporains se situent dans la veine ésotérique : le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou le Da Vinci Code, qui synthétise toutes les thèses que nous venons d’évoquer !  Le livre de Dan Brown est captivant. Mais il est aussi typique des ouvrages qui présentent le meilleur et le pire de l’ésotérisme. Le meilleur, parce qu’il fait rêver et redonne une dimension symbolique à la religion, le pire parce qu’il détourne parfois les symboles de leur sens véritable et qu’il donne des informations totalement erronées, comme nous le montrons dans notre ouvrage.

Dan Brown nous oriente vers un ésotérisme un peu frelaté et, en plus, il instille le doute chez son lecteur pour réveiller ses vieux réflexes paranoïaques, du type «  on nous cache la vérité » …

Il joue effectivement sur un vieux ressort de l’ésotérisme qui est la théorie du complot. L’ésotérisme, je l’ai dit, s’est constitué en marge des Eglises, qui l’ont toujours combattu en raison de son pouvoir subversif. Pour contrecarrer les attaques des Eglises officielles, les ésotéristes se sont construits une position défensive qui consiste à dire : les religions cherchent à nous étouffer parce que nous détenons une vérité secrète qu’elles ne veulent pas vous révéler. L’argument est séduisant, très démagogique, et ça a certainement été l’une des clefs du succès du Da Vinci Code. Mais ne soyons pas trop durs, il y a aussi des choses très justes dans le livre, comme par exemple le refoulement par le christianisme du féminin sacré. Et je trouve qu’il faut aussi rendre grâce à l’ésotérisme en général d’avoir apporté un élément de féminisation du divin. Car les idées ésotériques de l’âme du monde, de l’immanence du divin ou des ses émanations sont des archétypes typiquement féminins.

C’est en effet un travail salutaire, mais ces thèses conspirationistes et irrationnelles ne comportent-elles pas en germe de véritables dangers ?

Bien sûr, certaines d’entre elles mènent d’ailleurs tout droit vers une idéologie typiquement sectaire : nous sommes les élus, le petit cercle des initiés qui possédons la vérité unique pendant que tout le reste de l’humanité erre dans l’ignorance. D’autres, qui insistent sur l’idée d’une tradition primordiale et critiquent tout progrès moderne ont souvent des saveurs d’extrême droite. Toutes sont guettées par des dérives irrationnelles graves. Dans la secte de l’Ordre du Temple solaire par exemple, la dérive meurtrière a été légitimée au nom des « maîtres invisibles » templiers ! Pour des esprits faibles, il existe un vrai risque de décrochage du réel. Umberto Eco, en bon sémiologue, a fait dans ses deux premiers romans la meilleure critique que je connaisse du délire interprétatif. Dans Le nom de la rose il dénonce le délire interprétatif de nature religieuse : les moines interprètent les crimes commis dans leur monastère comme une réalisation des prophéties de l’Apocalypse. Dans Le pendule de Foucauld, il met en scène la folie ésotérique.

On peut donc voir le retour (ou plutôt la permanence) de l’ésotérisme dans nos sociétés modernes comme un signe inquiétant du besoin de magie et d’irrationnel. On peut y voir aussi une tentative de rééquilibrage chez l’homme occidental moderne de ses fonctions imaginatives et rationnelles, des polarités logiques et intuitives de son cerveau. Ne faudrait-il pas admettre une fois pour toute, comme ne cesse de le rappeler Edgar Morin depuis quarante ans, que l’être humain est à la fois sapiens et demens ? Qu’il a autant besoin, pour vivre une vie pleinement humaine, de raison que d’amour et d’émotion,  de connaissance scientifique que de mythes ? Bref de mener une existence poétique.

Propos recueillis par Marie Lemonnier