Les sagesses asiatiques nous aident à mieux vivre

sagesses asiatiquesPublié dans L’Express n° 3239 – le 31/07/2013 – Propos recueillis par Olivier Le Naire –

Que recouvre l’expression  «sagesses asiatiques » ?

On ne peut pas tout à fait mettre sur le même plan des traditions si différentes. Certaines, comme le shintoïsme japonais, sont essentiellement religieuses, avec des croyances et des rituels qui jouent un rôle déterminant sur le plan d’une identité collective. A l’autre extrême, le bouddhisme est plus philosophique et centré sur une démarche spirituelle personnelle, ce qui justifie bien le terme de sagesse, car il renvoie à l’idée de la quête d’une libération ou d’une vie heureuse. D’où son caractère universel et facilement exportable. L’hindouisme, en Inde, le confucianisme et le taoïsme, en Chine, se situent un peu entre les deux. Véritables traditions nationales aux rituels multiples, ils proposent aussi des règles morales universelles, des conceptions du monde et des chemins spirituels qui peuvent s’exporter hors de leur berceau. Ce sont ces dimensions-là que les Occidentaux recherchent, et non leur caractère plus religieux ou identitaire.

Dans tous les cas, on peut parler de « religions »… mais quelle différence avec les monothéismes ?

Si on définit la religion non par son contenu (ses croyances) mais par sa fonction sociale, on peut appliquer le terme de «religion» à tous ces courants asiatiques, au même titre qu’aux grandes traditions monothéistes. Toutes les religions du monde ont en commun de proposer des croyances, des pratiques et des rituels collectifs, qui créent du lien social autour d’un invisible prenant des formes ou des noms très divers. La différence vient du contenu de ce à quoi l’on croit. Les monothéismes affirment l’existence d’un dieu créateur qui organise l’univers et possède une dimension personnelle. On peut le prier, il parle par la voix des prophètes, il s’intéresse à nous. Il en découle une dimension linéaire du temps : de la création à la fin du monde voulue par Dieu. Les traditions asiatiques sont plus proches de la nature et proposent une vision cyclique du temps : il n’y a jamais eu de commencement et il n’y aura jamais de fin définitive de l’univers… parce qu’il n’y a pas un dieu créateur extérieur au monde. Quel que soit le nom qu’on lui donne, l’Absolu (Brahman, Tao) est impersonnel, et présent dans la nature comme dans l’homme. Ce qui n’empêche pas ces traditions de croire en une multitude de manifestations de ce divin indicible, à travers des dieux qu’on vénère (ils seraient 33 millions en Inde !) ou d’esprits qu’on redoute. De même, il n’y a pas, dans les sagesses, cette notion de Vérité unique révélée, et c’est une des raisons de leur succès en Occident : elles nous disent que la vérité se découvre à travers la méditation, la connaissance, l’expérience spirituelle.

Le succès des sagesses asiatiques viendrait donc du fait qu’elles sont souvent fondées sur l’expérience ?

Oui, c’est du concret, cela se passe dans notre corps et dans notre esprit. Là, nous rejoignons la philosophie grecque antique. Je trouve d’ailleurs assez extraordinaire que tous ces courants de sagesse orientaux ou occidentaux naissent à peu près au même moment, vers le VIe siècle avant Jésus-Christ, au sein de civilisations très diverses jusqu’alors dominées par de grandes religions à caractère sacrificiel. On assiste soudainement à l’émergence d’une spiritualité plus personnelle, de courants mystiques qui visent à réaliser l’union de l’humain et du divin, qui s’interrogent sur le sens de la vie et la possibilité d’un salut ou d’une délivrance individuelle. C’est le développement du zoroastrisme en Perse et du prophétisme en Israël, mais aussi l’âge d’or des Upanishads et la naissance du bouddhisme en Inde, l’avènement du taoïsme et du confucianisme en Chine, et le début, en Grèce, de la philosophie, mot dont l’étymologie signifie d’ailleurs «amour de la sagesse». La plupart des philosophes de l’Antiquité définissent leur discipline comme la recherche d’une vie vertueuse, bonne, heureuse, harmonieuse… exactement l’ambition des sagesses d’Asie. Comment atteindre un bonheur vrai et durable ? Comment garder la paix intérieure quels que soient les événements de la vie ? Les questions sont identiques, même si les réponses varient selon les cultures. Les Chinois, très ancrés dans la nature, parleront plus de recherche d’équilibre, d’harmonie entre les polarités complémentaires du yin et du yang, tandis que les bouddhistes ou les Grecs insisteront sur la connaissance et la maîtrise de soi. Les stoïciens, par exemple, visent, comme en Inde, l’idéal du sage qui a maîtrisé ses passions, n’est plus mû par ses désirs sensibles et arrive à les ordonner pour être heureux. Et chez Epictète, comme dans le corpus bouddhiste, vous retrouverez cette idée qu’il y a, d’une part, ce qui dépend de nous, qu’on peut transformer et améliorer par un travail sur soi, et, d’autre part, les événements extérieurs, sur lesquels on ne peut agir, et qui nécessitent qu’on les accepte, qu’on lâche prise. C’est la raison pour laquelle les sagesses philosophiques de l’Antiquité et les sagesses orientales nous parlent à nous, modernes: elles ne nous disent pas ce qu’il faut croire, mais elles nous aident à vivre.

Les Occidentaux n’idéalisent-ils pas un bouddhisme qu’ils connaissent, au fond, assez mal ?

Si, comme toutes les sagesses asiatiques, au demeurant. De même que le christianisme est idéalisé en Corée ou au Japon. Ce qui vient d’ailleurs est toujours mieux ! Beaucoup pensent que la violence religieuse est l’apanage des monothéismes et, de fait, il n’y a pas eu de guerres de conquêtes fondées sur la religion en Asie. Ce qui n’a pas empêché pour autant la violence interne et de sanglantes rivalités. Ou une certaine forme de prosélytisme, certes non agressive, mais très efficace. Il ne faut pas oublier non plus que les sociétés asiatiques restent encore marquées par une forte misogynie. Bien des Occidentaux idéalisent aussi les «maîtres spirituels» hindous ou bouddhistes, qui n’en sont pas toujours d’authentiques, et qui profitent de cette naïveté à des fins d’enrichissement ou de domination. Mais, au-delà de ces aspects un peu extérieurs, le principal malentendu, pour moi, est autre : tandis que le bouddhisme prône la dépossession de soi, l’Occident moderne prône l’accomplissement de soi.

Ce qui signifie, concrètement ?

Que l’on va bien souvent utiliser les techniques du bouddhisme, notamment la méditation, comme outil de développement personnel : notre «moi» va se nourrir de ces méthodes pour s’affirmer encore davantage, alors que le but de la pratique bouddhiste vise à la dissolution de ce «moi», considéré comme illusoire. Dès 1972, le lama tibétain Chogyam Trungpa avait d’ailleurs dénoncé «le matérialisme spirituel» des Occidentaux, qui «consomment» de la spiritualité au lieu d’accepter véritablement d’être transformés par elle. Mais ce n’est pas si simple, car, au-delà de l’aspect superficiel et utilitariste facile à repérer et à condamner, il n’est pas évident, pour un Occidental, de devenir bouddhiste, du fait que toute notre anthropologie – depuis la Grèce antique jusqu’à la modernité, en passant par le christianisme – est fondée sur la notion de «personne»: nous sommes un être unique et substantiel qui aspire à se réaliser. Le bouddhisme considère, tout au contraire, l’individu comme un agrégat provisoire, et nous devons, selon lui, découvrir que le moi conçu comme une personnalité autonome est une illusion. Cela afin de nous libérer de cette illusion et d’atteindre le nirvana.

On ne pourrait donc pas passer d’une religion à l’autre aussi facilement ?

Nous sommes tous profondément conditionnés par notre histoire et notre culture, même si on se croit déracinés. Michel Onfray affirme à juste titre que, même dans l’Occident le plus laïque, on reste enraciné dans une «épistémê» chrétienne (triple héritière des mondes juif, grec et romain), qui régit notre conception de l’homme et du monde. D’où ce manque de lucidité. Le psychologue Carl Gustav Jung affirmait qu’on ne peut pas changer de culture, ni donc de religion, puisque les deux sont intimement liés. Cela rejoint ce que dit le dalaï-lama : si vous changez de religion, vous allez très souvent vous retrouver en critique par rapport à celle dont vous êtes issu et vous reproduirez de manière inconsciente les schèmes de votre culture dans votre nouvelle religion. Mieux vaudrait donc, à l’en croire, trouver dans sa propre culture des voies spirituelles qui nous conviennent, à moins d’un investissement de toute une vie – comme c’est le cas, par exemple, de Matthieu Ricard. Cela me semble très vrai, mais je crois aussi qu’on peut, sans nécessairement devenir bouddhiste, hindou ou taoïste, adopter des points de vue philosophiques venus d’Orient, comme les conceptions de la causalité, de l’impermanence des phénomènes, de l’interdépendance ou de l’équilibre de toutes choses, points de vue qui sont d’ailleurs parfois validés par la science contemporaine. On peut aussi, bien entendu, s’approprier un certain nombre de techniques (méditation, yoga, qi gong…) pour trouver la paix intérieure. Cela constitue pour moi des apports précieux qui peuvent nous aider à élargir notre conception de nous-mêmes et du monde, et à vivre mieux. Qui s’en plaindrait ?