Légitimité de l’autorité du maître spirituel chez les adeptes français du bouddhisme tibétain

Colloque EHESS

Diffusion du bouddhisme tibétain en France.

Depuis une trentaine d’années le phénomène de la conversion au bouddhisme n’est plus isolé mais concerne des milliers d’individus. Bien que le dharma soit présent en France depuis près d’un siècle à travers la présence de communautés vietnamiennes, c’est principalement l’exil des tibétains et l’implantation de nombreux centres dirigés par des lamas à partir du milieu des années 70 qui va favoriser la diffusion du bouddhisme en France. Relayé par la médiatisation du Dalai-Lama, le succès du bouddhisme tibétain va d’ailleurs quelque peu éclipser la diffusion non moins importante de deux autres courants bouddhistes japonais: la Soka Gakkai, qui touche environ huit mille adhérents et le zen qui compte environ trois mille méditants fréquentant régulièrement des dojos. Selon nos propres estimations, les adeptes du bouddhisme tibétain socialisés dans les centres – et donc identifiables – représentent tout au plus dix mille personnes. Il convient d’ajouter à ce chiffre des centaines de milliers de personnes qui sont touchés par le rayonnement médiatique du Dalai-Lama et d’autres grands témoins du bouddhisme tibétain. Mais ces sympathisants constituent une population trop superficiellement impliquée dans le dharma pour être prise en compte dans cette étude sur l’autorité du maître spirituel. Nous aurions également pu étudier cette question à travers l’exemple des maîtres zen qui n’est pas sans similitudes avec celui des lamas tibétains. Mais le temps limité de cette intervention nous a enclin à resté centré sur le bouddhisme tibétain qui touche davantage de français. 4

Le rôle central du maître dans la transmission du dharma

Pourquoi parler de l’autorité du « maître spirituel » et non de l’autorité de la tradition ou de l’institution? En Orient de manière générale, mais également en Occident depuis que l’Orient s’y est implantée, le maître spirituel est la figure centrale de l’autorité religieuse. Les notions d’institution, de tradition, de canon, d’enseignement autorisé sont également très présentes – contrairement d’ailleurs à ce que croient certains occidentaux – mais elles sont en arrière plan d’une réalité plus tangible qui est le rôle primordial du maître dans la transmission de cet enseignement traditionnel. De manière très schématique, l’idée force est que la communauté religieuse se doit avant tout d’aider, au fil des siècles, des individus à réaliser une expérience personnelle libératrice. Les hommes étant enfermés dans l’ignorance, il est crucial de les aider à se libérer des voiles qui enveloppent leur esprit. Pour cela, il est nécessaire d’étudier les textes de la tradition, de pratiquer certains rituels collectifs ou d’avoir une conduite éthique correcte – tout ce que transmet un groupe religieux – mais le plus important reste le travail sur soi, l’expérience intime qui ne peut se faire sans la conduite d’un maître réalisé. Le maître est d’ailleurs aussi indispensable pour apprendre à méditer et à se transformer que pour comprendre correctement l’enseignement traditionnel consigné par écrit. Il est donc le pivot de la transmission spirituelle et la véritable autorité religieuse.
Cela les Occidentaux l’ont non seulement compris, mais c’est même une des principales raisons du succès des spiritualités orientales en Occident. C’est en effet dans le courant de la contre culture, qui rejetait toute forme d’institution bureaucratique et de magistère autoritaire que des Occidentaux se sont tournés vers l’Orient pour y trouver avant tout des maîtres de vie et de sagesse.
Nous allons voir cependant comment la conception de l’autorité du maître spirituel s’est transformée en passant en Occident. Considérons tout d’abord à partir du discours des adeptes d’où le maître spirituel bouddhiste, en l’occurrence ici le lama tibétain, tire la légitimité de son autorité.

Légitimité de l’autorité du lama tibétain

Je m’appuie ici principalement sur les entretiens, mais aussi sur certaines réponses du questionnaire qui concerne les nombreux adeptes du bouddhisme tibétain qui affirment être reliés à un lama en particulier. 5 Précisons en effet que dans le bouddhisme tibétain on peut suivre les enseignement de tout maître qualifié, mais qu’il est vivement conseillé de choisir un lama à qui on se confiera plus spécialement et qui guidera le disciple directement dans son travail spirituel. On appelle ce lama le «lama-racine » et le questionnaire a montré que les 2/3 des adeptes avaient un « lama racine ».

De manière très synthétique je retiendrais 6 points essentiels.

– Premièrement: l’autorité est librement choisit. Tous les disciples insistent en effet sur le fait capital que l’autorité religieuse ne leur est pas imposée. Ils choisissent librement de suivre tel ou tel maître et certains insistent d’ailleurs sur le fait qu’ils peuvent aussi changer de maître si ils se sont trompé dans leur premier choix.
– Deuxièmement: le bouddhisme tibétain encourage l’instauration d’une relation affective avec le maître. On parle même d’une relation « amoureuse », même si la traduction peut prêter à confusion, et nous y reviendrons, pour qualifier le lien qui doit unir le maître et le disciple. On est donc invité à aimer son maître et à être aimé de lui, ce qui, du point de vue des adeptes, instaure une véritable relation de confiance et facilite grandement les progrès spirituels en permettant que le cœur, et pas seulement l’intellect, soit impliqué.
– Troisièmement: le lama est un être qui a des qualités reconnues: il aide le disciple parce qu’il a déjà parcouru le chemin et atteint le terme. Et puisqu’il a expérimenté ce qu’il enseigne, le maître protège des dangers et des pièges du chemin spirituel. C’est à la fois un guide et un garde fou.
– Quatrièmement: le lama transmet les modalités d’une expérience que l’on doit faire à son tour. Il n’est pas là seulement pour transmettre un enseignement théorique mais pour aider ses disciples à faire une expérience et à progresser (pragmatisme et efficacité).
– Cinquièmement: Il est rayonnant. On peut savoir qu’il est un maître parce qu’il rayonne, parce que ses actes sont en conformité avec ses paroles: charisme personnel.
– Sixièmement: Le lama est le garant de l’authenticité d’une tradition ancienne: il veille à ce que ses disciples restent fidèles à cet enseignement millénaire qui a fait ses preuves avec le temps.

Critique des autorités religieuses occidentales (chrétiennes ou juives)

Pour mieux saisir le caractère typique de cette autorité religieuse liée au maître spirituel, comparons, en reprenant les termes mêmes des adeptes, cette forme d’autorité à celle qu’ils rejettent dans les traditions religieuses de leur enfance qu’ils ont quitté. On arrive au schéma suivant :

– D’un coté on subit, de l’autre on choisit
– D’un coté on est dans une relation impersonnelle, froide, bureaucratique avec l’autorité, de l’autre on est dans une relation personnelle, affective, chaleureuse
– D’un coté on est guidé par un quelqu’un qui a parcouru lui même le chemin et en connaît tous les pièges, de l’autre on est conseillé par des gens qui n’ont aucune expérience personnelle de ce qu’ils enseignent
– D’un coté on est devant quelqu’un qui rayonne, de l’autre on est devant des gens le plus souvent tristes, mal dans leur peau, si ce ne sont pas des pervers.
– D’un coté on reçoit les modalités d’une expérience transformante, de l’autre on reçoit du dogme et de la norme

Le seul point de convergence concerne la tradition. Dans les deux cas on est sensible à l’autorité d’une tradition ancienne, qui a fait ses preuves et on reconnaît la nécessité d’une autorité qui transmette de manière fidèle ce dépôt sacré. Cependant on souligne que le lama sait mieux transmettre cet enseignement que les pasteurs, les prêtres ou les rabbins qui manquent de pédagogie.

La force du charisme et ses limites

Pour reprendre des catégories classiques de la sociologie des religions, on peut donc dire que l’autorité dans le bouddhisme tibétain est de type charismatique selon l’idéal type wéberien. « Autorité charismatique, écrit Weber, signifie donc: une domination (qu’elle soit plutôt externe ou plutôt externe) exercée sur des hommes, à laquelle les dominés se plient en vertu de la croyance en cette qualité attachée à cette personne en particulier. »6 Le maître fédère autour de lui des disciples de par son rayonnement personnel. La plupart des adeptes comparent d’ailleurs leur lama à des grandes figures chrétiennes charismatiques, comme Jésus ou François d’Assise. L’adepte est rattaché à la communauté par le charisme du maître spirituel et s’investit dans une relation personnelle et affective forte avec le lama qu’il s’est choisit pour guide spirituel. Pour reprendre les différents mode de validation du croire élaborés par Danièle Hervieu-Léger, on pourrait parler ici d’un régime de validation mixte, à la fois institutionnel et charismatique. Car les lamas jouent clairement un rôle de médiateurs institutionnels: leur charisme personnel permet, dans un certain nombre de cas, de conduire leurs disciples vers un régime de validation institutionnel. 7

Mais si elle permet à de nombreux disciples occidentaux d’être socialisé dans des centres tibétains qui transmettent des pratiques et un enseignement traditionnels, ce caractère charismatique de l’autorité n’est pas sans poser de sérieux problèmes. Particulièrement sensible en effet au « rayonnement » de certains lamas, qui tranchait singulièrement avec la grise mine des curés de leur enfance, nombre d’adeptes en sont cependant venus à projeter sur ces maîtres toutes sortes de problématiques infantiles et amoureuses qui n’avaient plus grand chose à voir avec la notion traditionnelle de « dévotion » envers le maître. En insistant sur l’importance de cette dévotion, notamment dans l’école Kagyupa, les lamas tibétains ne pensaient sans doute pas déclencher autant d’affects, créant ainsi des relations souvent plus passionnelles que spirituelles. Ainsi la transposition, sans précaution, d’une notion religieuse traditionnelle dans un univers moderne où le sentiment amoureux, la séduction et la passion s’entremêlent souvent de manière confuse, suscite d’étonnants malentendus. Certains lamas tibétains n’étant pas insensibles au charme féminin et du fait qu’il est par ailleurs culturellement admis au Tibet qu’un lama qui n’a pas pris les voeux monastiques puisse avoir des relations sexuelles avec ses disciples – autre malentendu culturel avec l’Occident chrétien qui assimile inconsciemment le lama au prêtre catholique – plus d’une disciple occidentale s’est retrouvée dans une situation pour le moins ambiguë. Ces malentendus ont provoqué de véritables scandales et parfois même donné lieu à des procès aux Etats-Unis. Certes, on trouve dans toutes les religions de tels exemples de pieuses adeptes tombant amoureuses d’un clerc, d’autant plus aimé qu’il semble inaccessible. Mais le problème plus spécifique à l’Orient transposé en Occident, et au bouddhisme tibétain en particulier, c’est que cet élan amoureux peut apparaître comme légitimé par l’autorité même de la tradition, qui encourage la création de liens personnels forts entre le maître et le disciple et n’hésite pas à parler de « dévotion amoureuse » dans un sens qui devient équivoque transposé sans précaution dans une aire culturelle différente.

Au delà de cet aspect affectif et des problèmes qu’il pose, la nature purement charismatique du mode d’insertion dans la tradition constitue en fait un véritable handicap pour la stabilisation des adeptes dans la communauté. De nombreux adeptes quittent en effet les centres ou cessent de les fréquenter après le décès du maître. 8 Soit ils abandonnent tout contact avec le sangha, la communauté bouddhiste, et continuent éventuellement de méditer seuls, soit ils vont fréquenter un autre centre qui dépend d’un autre maître.

Le malentendu Orient-Occident sur l’autorité spirituelle

Ces problèmes n’existaient pas au Tibet. D’une part parce qu’il n’y avait pas de malentendu autour des notions de lien amoureux et de processus inconscient d’idéalisation du lama, d’autre part parce que le caractère charismatique était beaucoup moins marqué. Ce qui compte davantage pour les Tibétains que le charisme personnel, c’est le charisme de fonction, la place du maître spirituel dans la lignée, ce qui renvoie à un modèle institutionnel somme toute assez classique. Un maître comme le Karmapa, qui est le chef de la grande lignée Kagyupa, a pour les Tibétains une aura beaucoup plus grande que n’importe quel lama de cette lignée, aussi saint soit-il. Il n’en va pas de même en Occident. Bien qu’il soit venu de nombreuses fois en France, et cela dès 1974, le XVIème Karmapa a eu très peu de disciples occidentaux. A l’inverse, les premiers occidentaux qui se sont rendus en Inde auprès des lamas en exil ont été saisis par la personnalité d’un lama Kagyupa de faible position institutionnelle, Kalou rinpoché, qui avait passé plus de trente ans à méditer dans des grottes au Tibet et qui possédait un charisme personnel extraordinaire. Ils ont invité ce lama assez âgé à venir en France. Bien que celui-ci ne parlait que le tibétain, il suscita un immense engouement, la plupart de ses disciples se disant littéralement « foudroyé lorsqu’il le virent pour la première fois, parfois même seulement sur photo. Il fonda à lui seul la moitié des centres tibétains en France, inaugura la pratique des grandes retraites de trois ans, trois mois et trois jours et fit prendre refuge à près de trente mille personnes entre 1975 et 1989, date de son décès.
Après avoir suscité un immense engouement autour de sa personne, les responsables des centres qu’il avait fondé eurent la désagréable surprise de voir la fréquentation fondre après le décès du maître. Ainsi le grand centre de Plaige, en Bourgogne, qui avait investit plusieurs dizaines de millions de francs au milieu des années 80 pour construire le plus grand temple tibétain d’Occident et une hôtellerie pouvant accueillir deux cent personnes fit littéralement faillite, sa fréquentation ayant chuté après le décès de Kalou rinpoché. Il lui fallut plus de dix ans pour résorber ses dettes grâce aux dons de nombreux mécènes et les foules ne sont revenus au centre que pour la cérémonie d’intronisation d’un enfant de quatre ans reconnu comme la réincarnation de Kalou Rinpoché. On assista exactement au même phénomène aux Etats-Unis après le décès du très charismatique Chogyam Trungpa Rinpoché.

Conclusion

Cette insistance sur le charisme personnel du maître au détriment des autres modes de légitimité de l’autorité, y compris le charisme de fonction, constitue une profonde transformation dans le passage du dharma d’Orient en Occident. C’est à la fois la grande force et la grande faiblesse du bouddhisme tibétain en Occident: force d’attraction qui attire de nombreux disciples en réduisant au minimum la place de l’institution, il constitue en même temps un frein à la stabilisation et la fidélisation des adeptes dans la tradition.